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RANDA MAROUFI OU LE DÉVOILEMENT D’UNE REBELLION ORDINAIRE

Randa Maroufi est une jeune artiste plasticienne fort sympathique ; je préfère commencer par cela ! Et mentionner par la suite qu’elle est marocaine et vivant en France. C’est plus pratique que d’avoir à la rattacher de prime abord à un territoire ou une nationalité. C’est aussi plus juste, car l’universalité de son approche lui permet de transcender tout cela !

J’ai connu Randa Maroufi il y a environ une année, à Casablanca, lors d’un passage bref mais qui a été suffisant pour tisser entre nous des liens indélébiles d’amitié et de sympathie réciproques. Elle m’a parlé de ses préoccupations, de ses interrogations, de ses soucis de cheminement dans un domaine à la fois complexe et difficilement saisissable.

Autant reconnaitre ici que je ne suis pas artiste plasticien. Je ne suis pas non plus critique d’art contemporain. Mais, en politologue que je suis, j’ai vite compris que ce qu’elle faisait touchait de près aux interrogations que l’on peut avoir à propos d’une « société en mutation », une société ou un certain ordre « en déconfiture » est en train de donner naissance à un autre. Les douleurs de l’enfantement sont là, bien réelles et prenant l’apparence de crises multiples, mais le nouveau-né n’est pas encore arrivé! Des préoccupations d’ordre social, et donc politique traversent son travail. Même si parfois elle s’en défend !

J’ai assisté par deux fois à la projection de son court métrage : Le Park, et je voulais en parler. Mais, un moment de réflexion était nécessaire ; un peu de recul dans le temps est toujours bénéfique dans ce cas. Je voulais me distancier par rapport à l’objet. Pour en assimiler la dimension esthétique, pour en saisir quelques dimensions essentielles, pour le savourer enfin !

Randa Maroufi produit et utilise des images. C’est son cheval de bataille. La question de l’image est, en effet, l’axe principal de son travail, son fer de lance pour s’exprimer, critiquer, se rebeller, et se battre pour une démocratisation de la culture. Le champ de l’image est complexe ; il exige l’apprentissage de procédés d’encodage, de décodage, donc de lecture. Mais, les techniques de fabrication des images sont aussi les plus susceptibles d’intéresser les jeunes, de leur permettre de maitriser leur monde, de l’exorciser de ses démons, de le débarrasser de ses monstres.

La confection presque « artisanale » (dans le sens noble du terme !) de ce court métrage s’inscrit dans ce que Régis Debray appelait la troisième césure médiologique : celle du visuel, la vidéosphère. Et qui ambitionne d’aller au-delà de la logosphère (la parole, l’oralité) et de la graphosphère (l’écrit, l’imprimé) ! En bref, plus qu’un mode d’expression, un nouveau mode de démonstration.

Randa Maroufi, quoique travaillant sur une substance non-linguistique, la sémiologie d’une composante de la société marocaine contemporaine, a été appelée à chercher et à trouver son langage, qu’elle utilise à titre de « relai ». Et ce langage-là n’est plus tout à fait la langue « ordinaire » : c’est un langage second, dont les unités du discours renvoient à des « objets » ou à des « épisodes » et aussi à des « sujets », en l’occurrence des individualités concrètes (et non des êtres génériques), a des évènements, et a des faits divers.

Ce travail de construction (ou plutôt de déconstruction et de reconstruction) de sens va se trouver absorbé dans une « translinguistique » : la matière de base en est un mythe urbain, le récit d’un phénomène (de « criminalité ») et le compte rendu de presse qui en est fait. En bref, une nouvelle forme de délinquance à laquelle d’ailleurs l’imaginaire casablancais (ou marocain) a donné le nom d’une recette de marinade de poisson ! C’est dire aussi comment l’esprit « populaire » peut vagabonder pour aller trouver des analogies entre mutations sociales et préparations culinaires. Une sorte d’émanation de la pensée « sauvage », dont parlait Claude Levi Strauss, et qui capable de transcender l’immédiateté d’un phénomène en lui-même pour le rattacher à quelque chose situé plus en hauteur, de le conceptualiser, de convertir le concret en abstrait ! En un mot, Randa Maroufi va utiliser un ensemble de signifiants dont la substance première est le fait divers, le discours articulé qui en rend compte et qui en fait une « info» à travers la presse, pour nous dévoiler « autre chose » !

Et là, je vais emprunter la notion de rhétorique de l’image à Roland Barthes. Car la signification qu’elle se propose de produire avec ces images est assurément intentionnelle : il s’agit de « certains attributs » du produit social, (en l’occurrence l’information relayée par les medias qui sont occultés) et qu’elle veut rendre explicites, en nous les restituant de manière claire. Sa rhétorique englobe donc l’ensemble des techniques et des moyens d’expression qu’elle maitrise déjà et qu’elle va mettre en œuvre pour faire son plaidoyer, pour nous « persuader ». D’où le caractère subversif de cette œuvre sur lequel nous reviendrons un peu plus loin.

Le propre de toute rhétorique, diront les sémiologues, est de mettre en jeu au moins deux niveaux de langage, d’une part le propre ou le dénoté et d’autre part le figuré ou le connoté. La connotation est le sens particulier de certaines images capturées grâce à certains procédés, et qui viennent s’ajouter au sens ordinaire et immédiat pour lui conférer une autre signification, pour battre en brèche les procédés classiques de théâtralisation et de mise en scène tant utilisés par les medias de masse. Tout cela selon une situation ou un contexte déterminé.

Une remarque à propos du lieu : Le Park est un espace urbain qui est l’expression, de par les acteurs qui y évoluent, de sens qui découlent de sa réalité quotidienne, des diverses formes de rencontres que l’on peut y faire. Ce lieu, Randa Maroufi le transforme en un laboratoire sémiotique. Et il devient grâce à sa maestria, le produit de la superposition de nombreuses images individuelles.

Son emplacement géographique (le Parc Yasmina, situé en plein cœur de Casablanca) constitue un « node » (un nœud, selon le concept de Kevin Lynch), c’est-à-dire un symbole qui est constitué par un espace urbain où certaines « catégories » de gens s’identifient entre eux : ses habitants y évoluent car il leur offre davantage de convivialité, de confiance et ils s’y sentent plus « proches » tout en s’y adonnant à certaines de leurs activités. Ceux qui ont connu ce lieu pourront par ailleurs constater les transformations qu’il a subies durant les

Sur un plan purement iconographique (c’est-à-dire de l’édition d’images), Le Park confronte notre œil à des exercices pratiques, dont la finalité est double : pour Randa Maroufi, acquérir les connaissances et l’outillage qui vont enrichir ses projets professionnels présents et futurs (à n’en point douter !), et pour le spectateur, éveiller en lui cette capacité critique afin qu’il comprenne mieux les intentions de l’auteur et les enjeux de l’utilisation des images. Dans les deux cas, dénoncer le monolithisme des images ! vingt dernières années, et qui reflètent les mutations politiques, économiques et sociales de la cité.

Le travail de Randa Maroufi est un dévoilement, car il remet en cause les images mentales qu’un groupe social, vivant longtemps dans un certain emplacement, s’approprie et adapte à ses habitudes, à ses mouvements, à ses besoins, à ses pensées et qui règlent ses représentations du monde extérieur. C’est cela qui conforme l’identité d’un groupe et qui va déterminer sa perception de ses rapports avec d’autres groupes. Dans Le Park, le lieu est la dimension contradictoire de la ville, de la société même ! Et là, on peut s’adonner à une infinité de croisements, de contre croisements, d’interprétations, etc. La voie est ouverte pour libérer l’imagination de son carcan social.

Si les media se veulent des créateurs de « réalités », ce travail ambitionne de nous insuffler une autre sensibilité, plus intelligente (l’intelligence étant la possibilité de trouver des liens entre différents objets), et veut surtout nous immuniser contre la manipulation par les images, en les démystifiant et en produisant des «contre-images». Il a valeur de témoignage irréfutable sur une réalité de la cité : des jeunes désœuvrés, désemparés, sans horizon, un espace public abandonné, des installations délabrées, un écoulement de temps morbide, etc. Et pour que cette image fonctionne, il faut un fond idéologique d’actualité qui circule avec une pléiade de mots (jeunes, marginalité, précarité, insécurité, etc.) Toutes ces images symboliques rythment quotidiennement l’actualité de notre époque !

Le Park est donc la trace de ce qu’il représente. Celle d’un espace urbain qui a été, et qui n’est plus ce qu’il a été. Ou n’est plus ce qu’il aurait dû continuer à être. Je me permettrai d’aller encore plus loin : C’est le signe d’une société incapable de maitriser ses propres changements, c’est le témoin de la présence d’une modernité « ratée », et l’indicateur d’une absence, celle de quelque chose qui nous a définitivement quittés et qui ne sera plus jamais le même !

Le travail de Randa Maroufi, au-delà de sa dimension purement esthétique, est un acte de courage et de rébellion, car il s’efforce de restituer un chainon « intentionnellement» manquant dans la production des médias de masse, un peu comme un trou noir autour duquel tout va s’organiser.

Enfin, les principales caractéristiques de son travail sont à mon humble avis : un haut degré d’iconicité (c’est-à-dire d’identité de la représentation par rapport au modèle réel), un taux important de prégnance (c’est-à-dire les éléments de l’image qui conduisent le regard), et un taux tout aussi important de polysémie (de richesse en plusieurs sens possibles). Tous ces ingrédients combinés lui confèrent l’ « autorité » de la matière qui va forcer la réflexion ainsi que la « beauté » qui conduit à la fascination.

Nabyl EDDAHAR
Docteur en Sciences Politiques, Enseignant chercheur, Université de Casablanca.

Casablanca, 3 mars 2016.